Voyageurs et images urbaines de Lyon au XVIIIe siècle

L’iconographie lyonnaise de l’époque moderne est très fortement liée aux voyageurs. Il existe deux types d’images urbaines associées au voyage : d’une part, celles réalisées par des artistes de passage à Lyon et d’autre part, celles produites et diffusées hors de Lyon, à destination des voyageurs.

 

La ville représentée par les voyageurs

Aux XVIe et XVIIe siècles, la majorité des vues de Lyon est l’œuvre d’artistes non-Lyonnais, le plus souvent étrangers. Au XVIIIe siècle, les images de voyageurs constituent moins d’un quart des représentations urbaines lyonnaises[1]. Cela correspond à 47 œuvres, dont les auteurs sont neuf Français et quatre étrangers. Le Flamand Charles-Léopold Grevenbroeck peint à l’huile sur cuivre trois vues de Lyon, figurant le bassin de Saône et la colline de Fourvière[2]. Le château de Pierre-Scize est représenté par l’Anglais William Marlow et le Suisse Adrian Zingg, alors qu’en 1787, John Webber réalise deux dessins de l’Ile Barbe. Dans le dernier quart du siècle, plusieurs artistes français se rendant en Italie font étape à Lyon. Il s’agit, entre autres, de Pierre-Henri de Valenciennes, Louis-François Cassas, Alexandre-Hyacinthe Dunouy et Victor-Jean Nicolle.

L’Ile Barbe, au nord de Lyon, est le sujet de cinq œuvres, tandis que les 42 autres représentations concernent la ville dans ses limites de l’époque. Il est possible de localiser précisément les points de vue correspondant à ces images, c’est-à-dire les lieux choisis par les artistes pour représenter l’espace urbain. La spatialisation de ces points d’observation sur la base d’une topographie vérifiée permet ainsi de mieux comprendre la vision de la ville par les voyageurs. Les emplacements privilégiés par les artistes se situent sur les quais et rives des cours d’eau. Plusieurs vues ont également été dessinées depuis un bateau, au ras de l’eau. La Saône apparaît comme un élément incontournable, puisqu’elle est présente dans plus des deux tiers des images, tandis que le Rhône est visible dans moins d’une œuvre sur cinq.

L’entrée nord de Lyon, par la Saône, concentre près de la moitié des points de vue. Ces représentations confirment l’importance considérable du château de Pierre-Scize dans le paysage lyonnais de l’époque. Cet édifice était déjà l’un des sujets favoris des artistes hollandais et flamands au XVIIe siècle[3]. Situé sur la rive droite de la Saône, il occupe un emplacement privilégié, dominant la principale voie d’accès à la ville. Le site possède aussi un caractère pittoresque très affirmé qui ne manque pas de retenir l’attention des artistes et des voyageuses britanniques, comme Lady Craven[4]. Plus largement, c’est toute l’entrée nord de Lyon par la Saône qui constitue alors un défilé impressionnant. Les voyageurs arrivant par le coche d’eau ou la route de Bourgogne aperçoivent d’abord le fort Saint-Jean et le grenier d’Abondance, sur la rive gauche de la rivière, puis le rocher, la porte et le château de Pierre-Scize.

Dans le derniers tiers du XVIIIe siècle, l’entrée de Lyon par la route du Dauphiné suscite également l’intérêt de plusieurs artistes français. Avant de franchir le Rhône, les voyageurs venant de l’est profitent en effet d’une belle vue, constituée des quais et de la porte du Rhône, de l’Hôtel-Dieu et du pont de la Guillotière. Contrairement aux artistes lyonnais, peu de voyageurs ont représenté la rive droite de la Saône et la colline de Fourvière depuis les quais de la Presqu’île. De même, Jean-Baptiste Lallemand est le seul à avoir dessiné quelques places et rues lyonnaises. Enfin, les vestiges de l’aqueduc du Gier à Saint-Irénée sont visibles dans deux œuvres.

Seules quelques-unes de ces images réalisées par les voyageurs ont vocation à être diffusées. En effet, la plupart sont soit des dessins d’après nature, constituant des souvenirs de voyage, soit des tableaux qui n’ont pas été peints à Lyon, mais plus tard, en atelier.

 

Les images de Lyon à l’usage des voyageurs

Certaines représentations de la ville sont produites et diffusées hors de Lyon[5]. Il s’agit exclusivement d’estampes, vendues à l’unité ou illustrant les atlas, guides et récits de voyage publiés en Europe. En général, ces vues gravées sont des copies d’images anciennes.

Cette partie de l’iconographie lyonnaise du XVIIIe siècle est encore fortement marquée par des œuvres datant des siècles précédents. En 1729, un atlas publié à Leyde contient une vue de Lyon depuis Vaise[6], dans laquelle l’auteur a confondu le Rhône et la Saône. Il s’agit de la copie d’une estampe de 1634, qui est elle-même une réduction de la vue de Joris Hoefnagel, réalisée au XVIe siècle[7]. La représentation de la ville depuis la colline Saint-Sébastien, dont la première version connue date de 1548, est également copiée à plusieurs reprises. En 1644, une vue actualisée est gravée par Jean Boisseau. Quatre copies de cette image sont exécutées dans la première moitié du XVIIIe siècle par des éditeurs français et étrangers n’étant jamais venus à Lyon. Deux estampes volantes sont ainsi publiées à Augsbourg, une autre à Paris chez Antoine Aveline et une version italienne est imprimée à Venise[8].

La plupart de ces œuvres sont des vues générales montrant l’espace urbain dans sa globalité. Elles véhiculent hors de Lyon une certaine image de la ville, reprise, copiée et largement diffusée en Europe et contribuent ainsi à fixer plusieurs stéréotypes visuels qui perdurent pendant des décennies. En revanche, les copies de vues particulières sont beaucoup plus rares. C’est le cas d’une image de la cathédrale Saint-Jean, insérée dans un journal anglais, The European Magazine and London Review en octobre 1794[9]. Cette gravure sur bois, qui illustre un court texte décrivant l’édifice, se révèle être la copie d’une estampe d’Israël Silvestre, réalisée lors de son dernier voyage à Lyon en 1652[10].

Plusieurs publications relatives au voyage éditées dans le dernier quart du XVIIIe siècle sont enrichies de vues de Lyon. Le contexte de production des images diffère d’un ouvrage à l’autre. Par exemple, les douze planches appartenant à la Description générale et particulière de la France[11] ont été gravées à Paris d’après des dessins réalisés sur place par Jean-Baptiste Lallemand et Olivier Le May. En revanche, le volume du Voyage dans les départements de la France concernant le Rhône[12], publié en 1796, est illustré de cinq copies de dessins lyonnais. Ces vues gravées par Louis Brion de la Tour fils sont représentatives de l’itinéraire emprunté par les voyageurs arrivant à Lyon depuis le nord. La Saône est présente dans les cinq estampes, qui figurent l’Ile Barbe, la porte de Vaise, le château de Pierre-Scize et le bassin de Saône entre les ponts du Change et de l’archevêché. Enfin,le cas de l’ouvrageTravels from France to Italy through the Lepontine Alps, édité à Londres en 1800[13], est encore différent.Son auteur, Jean-François Albanis de Beaumont, s’est rendu à Lyon pour dessiner plusieurs vues qu’il a ensuite gravées à l’aquatinte puis intégrées à sa publication.

 

Les recherches menées sur l’iconographie lyonnaise de l’époque moderne mettent en lumière la place occupée par les voyageurs dans la production d’images urbaines. Situé au carrefour des principales routes, Lyon constitue alors une étape pour ceux qui se rendent en Italie. La ville a suscité l’intérêt de ces artistes, qui ont tenu à conserver par le dessin le souvenir de leur passage à Lyon. Ces œuvres constituent des sources précieuses, permettant notamment de prendre conscience de l’importance du site de Pierre-Scize dans le paysage lyonnais au XVIIIe siècle. Par ailleurs, l’existence de copies d’anciennes représentations de la ville témoigne de la large circulation des images urbaines en Europe. Il n’est pas étonnant que des éditeurs d’estampes étrangers aient possédé des vues gravées de Lyon. Il est possible que les voyageuses britanniques aient également eu connaissance de ces images anciennes avant de se rendre à Lyon, que ce soit sous forme d’estampe volante ou par la consultation d’ouvrages imprimés.

 

Damien Petermann

Doctorant en Géographie

Université Jean Moulin Lyon 3, UMR 5600 Environnement, Ville, Société

Allocataire Région Rhône-Alpes, ARC 7


[1] Le catalogue (non exhaustif) constitué à ce jour répertorie 199 représentations urbaines de Lyon (dessin, gravure, peinture) réalisées entre 1701 et 1800. Parmi ces œuvres, 97 appartiennent aux collections publiques lyonnaises (musée des Beaux-Arts, Archives municipales, Archives départementales du Rhône, musées Gadagne, Bibliothèque municipale et musée des arts décoratifs). 53 œuvres sont conservées dans des collections publiques françaises et étrangères, hors Lyon (Bibliothèque Nationale de France, musée du Louvre, Albertina de Vienne, Biblioteca Nazionale Marciana de Venise…). Enfin, 49 œuvres, dont la localisation actuelle est inconnue, ont pu être répertoriées grâce à la consultation de plusieurs catalogues de vente aux enchères disponibles en ligne (en particulier ceux de Sotheby’s et Christie’s).

[2] Charles-Léopold Grevenbroeck, Vue de Fourvières, vers 1740-1750, huile sur cuivre, 26 x 33 cm, localisation inconnue.

[3] Ternois Daniel, « Peintres et dessinateurs néerlandais à Lyon du XVIe au XVIIIe siècle », in Le rôle de Lyon dans les échanges artistiques. Cahier 2 : Séjours et passages d’artistes à Lyon, Lyon, Université Lyon II, Institut d’Histoire de l’art, 1976, p. 39.

[4]Craven Lady Elizabeth, A Journey through the Crimea to Constantinople, in a Series of Letters from Elizabeth Lady Craven, Londres, Robinson, 1787, p. 21.

[5] Il existe également au XVIIIe siècle plusieurs images de la ville produites et diffusées à Lyon même. Il s’agit surtout de vues d’architecture, vendues chez les marchands d’estampes lyonnais. Certains voyageurs présents à Lyon ont donc pu avoir accès à certaines de ces œuvres, mais jusqu’à présent nous n’avons connaissance d’aucune source qui permette de le vérifier.

[6] Pieter van der Aa, Autre vue de Lyon en Profil, Capitale de Lyonnois, 1729, taille-douce, 12,9 x 16,9 cm, extrait de La Galerie agréable du Monde, collection personnelle.

[7] Grisard Jacques-Jules, Notice sur les plans et vues de la ville de Lyon, de la fin du XVe siècle au commencement du XVIIIe siècle, Lyon, impr. de Mougin-Rusand, 1891, p. 196.

[8] Giambattista Albrizzi, La Citta di Lione Capitale di tutta la Provincia Lionese in Francia, 1748, gravure sur cuivre, 15,2 x 31,7 cm, localisation inconnue.

[9] Thomas, Cathedral at Lyons, 1794, gravure sur bois, 8,5 x 10,5 cm, Lyon, musées Gadagne, Inv. 55.73.3.

[10] Triaud Jérôme, « Entre art, commerce et propagande, la carrière d’un graveur au Grand Siècle, Israël Silvestre (1621-1691) », in Gryphe, Lyon, n° 22 (« Pouvoirs de l’image, images du pouvoir »), juin 2009, p. 30.

[11] Laborde Jean-Benjamin de, Description générale et particulière de la France ou Voyage pittoresque de la France. Gouvernement de Lyonnois, Département du Rhône,Paris, Pierres,1785, Lyon, Archives départementales du Rhône, Inv. FGA 28.

[12] Lavallée Joseph de, Voyage dans les départements de la France, enrichi de tableaux géographiques et d’estampes, tome 7, Paris, chez Brion, 1796, Lyon, Bibliothèque municipale, Fonds ancien, Inv. 303034 T. 07.

[13] Albanis de Beaumont Jean-Francois, Travels from France to Italy through the Lepontine Alps, Londres, 1800,Lyon, Bibliothèque municipale, Fonds ancien, Inv. 28401.