Axe 2 – Cultures numériques

L’axe « cultures numériques », du fait de la mobilité de son objet, qui lui donne un statut de révélateur de la façon dont se construisent des cultures et dont les sciences s’interrogent, permet la construction de dialogues approfondis entre sociologues, philosophes, spécialistes des sciences de l’information et de la communication, des sciences de l’érudition, anthropologues, historiens (spécialistes d’histoire des sciences, des techniques et de la pensée inclus), géographes, linguistes, informaticiens, physiciens, professionnels de la santé, etc. Il s’adresse aussi à des non-universitaires : professionnels ou amateurs qui s’investissent en des sites web ou des productions en ligne originales, peu ou prou en relation avec les collectifs des logiciels libres ou la création multi-média, leviers institutionnels ou informels de la production et de la diffusion des savoirs et de la culture (TGE Adonis, portail Persée, etc.), bibliothèques patrimoniales soucieuses d’engager un débat et des expositions sur des thèmes hybrides (populaires et savants, esthétiques et scientifiques, historiques et renouvelés par le numérique) comme celui de la cartographie, associations urbaines ou rurales, etc..


Thèmes :

Cet axe fait pont interdisciplinaire avec l’ARC 6 consacré aux « Usages informatiques innovants ».


CORPUS

Les corpus numériques, qui prennent parfois statut de « collections », de « bibliothèques » ou d’« éditions », alimentent des problématiques culturelles, non tant parce qu’ils sont des œuvres originales (ce point fait l’objet de controverses, à prendre en compte, sur les mutations induites aux plans cognitif, esthétique et culturel), mais plutôt parce qu’ils en sont des représentations, issues, soit d’un processus de numérisation qui les transforme en documentation parfois visuellement exploitable (cas des images, des cartes ou des vidéos), soit d’une transcription ou d’une description structurée (pour les textes et les langues) s’exprimant selon des standards de représentation nouveaux et inventifs, dont on pourra étudier les héritages et les évolutions.

En effet, l’instrumentation informatique est au cœur même de la problématique du corpus numérique du fait

  • des possibilités et des contraintes de structuration et de codage des données liées aux formats de représentation et d’échange;
  • des choix de navigation, d’accès à l’information, et d’interaction proposés à l’utilisateur;
  • des demandes intellectuelles, sociales et politiques qui motivent les productions de tels corpus;
  • et de la réflexivité induite par ces outils : analyse exploratoire des contenus, poids croissant de la preuve graphique (visualisation de résultats, de raisonnements), etc.

Le traitement des grandes masses de documents pourra s’appuyer sur la mise au point d’outillages de recherche d’information multimodale, de techniques d’indexation simples ou conceptuelles, de techniques d’analyse automatique de textes, etc. Les projets pourront être complexes; cependant, on attend qu’ils soient fiables, aisés à maintenir, accessibles et dotés d’interopérabilité, et qu’ils profitent autant à la recherche en SHS qu’à la recherche en informatique.

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Usages SHS du numérique

En premier lieu, les usages peuvent être définis à la fois comme ce que leurs utilisateurs font avec les outils et ce que ceux-ci permettent de faire ; et aussi comme les habitudes prises avec ces mêmes outils, et qui tendent à se répandre et à être considérées comme légitimes, voire obligatoires, dans un domaine donné. Dans le cadre des SHS, les « usages numériques » recouvrent donc des dispositifs électroniques (connectés ou non), leurs utilisations et les normes et habitudes qui s’articulent à ces pratiques et contribuent à définir des métiers.

En second lieu, les SHS ne se contentent pas d’utiliser le numérique: elles l’étudient aussi. Le thème « Usages numériques et SHS » vise donc à la fois l’analyse des usages du numérique savants et ordinaires, les potentiels d’innovation dont ils sont porteurs et les discours à leurs sujets. Quatre points de repère permettent de détailler les enjeux pratiques, méthodologiques et épistémologiques des relations entre usages numériques et SHS :

  • Les données: si leur regroupement en corpus est un point commun aux SHS, les méthodes de constitution, de normalisation, d’échange, de pérennisation de ces corpus varient d’une discipline à l’autre : dans les pratiques, dans l’acceptation de normes établies comme dans leur reconnaissance au sein des communautés concernées.
  • Les outils : la veille des outils existants et émergents, conçus pour les SHS ou susceptibles de leur être adaptés, sera articulée avec une réflexion et des enquêtes sur la « littératie » numérique des utilisateurs concernés, et avec des soutiens à la formation aux outils et aux méthodes (pratiques académiques et ordinaires).
  • Les pratiques : l’arrivée de nouveaux outils implique souvent des variations voire des changements drastiques dans les pratiques. Il sera utile d’identifier et de caractériser ces changements des usages, de préciser en quoi ils sont contraints ou spontanés, et dans quelle mesure ils sont générateurs de production de nouveaux outils. Par conséquent, l’étude de la façon dont ces pratiques se traduisent en de nouvelles formes de production, de diffusion, de réception et d’utilisation des savoirs scientifiques sera bienvenue.
  • Les métiers : si les outils numériques imposent de nouvelles pratiques et de nouvelles habitudes (constitution et analyse des corpus, écriture et communication scientifique, etc.) et s’ils contribuent ainsi à profondément redéfinir les métiers en SHS (et leurs relations avec d’autres disciplines), à l’inverse l’étude des effets des transformations des métiers sur l’émergence et l’évolution des outils et de leurs usages s’avère profitable. Par exemple : transformations de la figure de l’auteur, essor des pratiques collaboratives, frontières entre professionnels et amateurs, entre chercheurs et ingénieurs, propriété intellectuelle des savoirs.

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Éditions génétiques et critiques

Ce thème concerne autant la production de corpus imprimés et/ou numériques intégrant des outils spécialement développés pour les usages propres aux sciences humaines et sociales que l’élaboration de questionnements sur les enjeux, les significations, les méthodes et les objectifs que suscitent notamment les nouvelles possibilités techniques offertes aux éditeurs. Il viendra en appui à l’élaboration d’éditions-livres aussi bien que d’éditions-bases de données, les deux supports tendant aujourd’hui à se compléter en fonction de périmètres et d’usages distincts.

En éditions critiques et génétiques, trois opérations intellectuelles sont impliquées: établir des corpus outillés (textes, documents iconographiques ou sonores, archives…) ; éditer ces corpus, c’est-à-dire les mettre à la disposition des utilisateurs sous une forme adaptée et scientifiquement irréprochable; les valoriser, en tant que livres ou par tout autre moyen de diffusion ; les interpréter, au sens large du terme : les lire, les traduire, les présenter, les annoter, les exploiter, de manière à transformer des informations brutes en connaissances et en culture. Ces points signalent d’une part l’articulation du thème avec les thèmes «Usages SHS du numérique», « Corpus » et « Philosophie et anthropologie des technologies numériques » et soulèvent d’autre part de multiples questions sur l’écriture de la culture et la construction des identités culturelles, par exemple à partir du rôle et de l’évolution du statut de l’éditeur.

Les recherches et projets ouvrant les éditions critiques et génétiques à un public moins spécialisé qu’avant, qui tirent parti des possibilités informatiques d’enrichissement des données, de visualisation et d’accès aux œuvres, de mise en place d’un apparat critique non contraint, seront favorisés. De même pour l’accès à des parcours de lecture diversifiés et la mise en relation des matériaux de natures diverses (textuels, sonores, visuels) qui ne pourraient être rapprochés dans une édition imprimée.

Dans les quatre années à venir, seront donc favorisées les activités d’édition (de textes ou de tous autres matériaux : images fixes ou animées, sons, musique…), de retour sur expérience (manifestations scientifiques et formation de doctorants et de chercheurs : atelier, séminaire) et de mise en perspective (effets des instruments et des méthodes qui permettent la structuration et l’organisation de données complexes et volumineuses, leur exploitation collaborative), l’objectif étant d’amplifier, fédérer et problématiser ce thème.

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Philosophie et anthropologie des technologies numériques

L’anthropologie peut aujourd’hui s’approprier le numérique comme terrain, évaluer sa proximité avec les terrains traditionnels, et aussi étudier, dans une démarche réflexive, la façon dont ses objets et sa propre définition sont modifiés par les échanges, les sources et les instruments de type digital (de l’accès de l’enquêté via le web aux synthèses de l’anthropologue à l’accès en ligne de la documentation en passant par les caméras, logiciels de traitement du son et de l’image qui complètent désormais le cahier et le magnétophone).

Ce poids des instruments dans la démarche scientifique permet à l’anthropologie de renouer avec des questions vives du milieu du xxe siècle: quelle est la relation entre technique et culture?  Jusqu’à quel point l’anthropologue peut-il se comprendre comme plein participant à la configuration de son terrain et des savoirs qu’il rassemble ? L’étude des cultures de l’Autre se conjugue ici avec celle des croyances de l’enquêteur, par exemple quand il suppose un effet des nouvelles technologies sur ces cultures. S’ensuit un effet réflexif qui l’invite à prendre sa propre société comme objet: la construction, dans les sociétés occidentales, de mythes et d’idéologies alimentés par l’idée de numérique, transforme ces sociétés dites du savoir ou de l’information en d’authentiques objets d’étude.

Ainsi, le numérique dynamise-t-il l’anthropologie des techniques, et son articulation avec l’histoire des mondes savants renouvelle les questions de la production de la science et de la culture, notamment en considérant l’écriture comme technique intellectuelle.

Ces questions sont aussi philosophiques : pouvons-nous lucidement analyser notre rapport à l’internet, en explicitant nos propres articulations entre pratique et concepts, entre nos usages profanes et savants, et expliciter autant les discours que nous évitons que ceux que nous produisons ? Et tout autant épistémologiques : quelle est (et quelle fut) la part de l’instrumentation dans la production de notre pensée ? Ici, l’internet apparaît comme « révélateur » épistémologique pour bon nombre de disciplines : géographie, linguistique, sociologie, histoire, littérature, etc.

Ces interrogations conduisent à une mise en perspective qui déborde d’une analyse des mondes contemporains pour tenter de repérer des schèmes, des invariants qui structurent nos sociétés depuis quelques siècles : est-ce la première fois qu’une technique (qu’un système ou milieu technique) est un ingrédient majeur de la description de notre rapport collectif au monde, de notre narration sociale ?  Sinon, quelle fut la part des techniciens et des ingénieurs d’hier dans la construction de la culture et de nos représentations ? Si oui, pouvons-nous repérer précisément la nouveauté des relations entre technique, culture et donc social, tout en évitant l’écueil du déterminisme de l’innovation, dont nous savons qu’il est récurrent dans la mythologie des sociétés depuis un siècle ? De telles pistes, stimulées par l’essor de l’internet, permettent des débats fructueux entre tous les spécialistes des SHS (épistémologues et historiens des sciences inclus), et entre eux et les ingénieurs d’aujourd’hui.

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